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petites morts sans importance & poésie de supermarché
juillet 1987
Nous formions une bande d’une dizaine de personnes dont j’étais, je crois, le seul mineur. Je n’ai pas souvenir de filles autres qu’Estelle dans ce groupe que je fréquentais depuis plusieurs mois. J’y avais été introduit par Laurent, un camarade de lycée dont j’étais amoureux. Il y avait aussi Marc, son meilleur ami, un grand métis très doux et toujours bienveillant. C’était l’année de mon bac auquel j’allais échouer, la faute à ma crise d’adolescence tardive passée à découcher avec mes nouveaux potes.
Je me suis épris de Laurent aussitôt que je l’ai vu. C’était un ours au sens propre comme au figuré : grand, charpenté, taciturne au poil rebelle et aux cheveux bruns très courts, envoyant balader sans filtre aucun qui venait l’importuner. Son style vestimentaire se résumait à un bomber, des Levi’s délavés et une paire de Dr. Martens qu’il maltraitait à l’occasion de pogos sauvages sur des disques de Berurier Noir : un vrai punk. De mon côté, mes goûts musicaux épousaient mon look androgyne avec mes cheveux longs, mes vestes à épaulettes et mes pantalons à pince : une caricature du TOP 50.
Aussi improbable que cela puisse paraître, quelques mois après la rentrée scolaire, Laurent s’était pris d’affection pour moi, comme un grand frère. Malgré nos goûts opposés et présentations si différentes, il n’a jamais cherché à modifier quoi que ce soit en moi ; au contraire, il semblait m’encourager, n’éprouvant aucune honte à l’heure de me présenter à sa bande de métalleux que j’allais fréquenter durant ma terminale. Il se montrait pudique et protecteur, assurant sans paternalisme mal placé le rôle d’un mentor.
Au lycée, si nous étions très rarement assis côte à côte, il ne se passait pas quinze minutes sans échanger un regard complice. Nous séchions souvent les cours avec les autres redoublants -comme lui- de la classe, pour nous retrouver dans un bar à jouer au flipper et boire des bières. Il m’y initiait, s’esclaffant de mes grimaces provoquées par l’amertume de la boisson. Estelle, une camarade qui en pinçait pour Laurent, finit par nous rejoindre. Très vite, ils sortirent ensemble, formant le seul couple du groupe.
J’en éprouvais une jalousie tenace et une grande peine doublée d’une profonde incompréhension : Estelle était à mes yeux une usurpatrice sans relief qui surjouait une fragilité feinte et manipulatrice. Il s’avéra que leur idylle ne changea rien à la relation que nous entretenions. Laurent ne cessait de me taquiner, m’emprisonnant entre ses bras ou me gangassant et je devinais, derrière cette camaraderie rugueuse, beaucoup de tendresse. J’entrevoyais aussi chez Estelle, une inquiétude constante à mon égard, une sorte de rivalité dont je me réjouissais.
En dehors du lycée, nous nous voyions surtout les fins de semaine, parfois à Sanary-Sur-Mer dans la villa des parents de Marc. La toute première fois, un joint tournait mais j’étais incapable de tirer dessus. Laurent avait alors demandé à Marc de m’aider et ce dernier avait expiré sa fumée que j’inhalai, collant sa bouche quasiment contre la mienne, avec une sensualité troublante. Je me rappelle des yeux brillants de Laurent, de son sourire qui exprimait une forme de satisfaction teintée d’excitation.
Le samedi soir, nous nous retrouvions chez deux de ses amis, des frères qui vivaient à La Valette, une petite ville au pied du Mont-Faron. Invariablement, nous jouions à un jeu de stratégie guerrière ou aux cartes. Il nous arrivait aussi de visionner, entre garçons, un film X durant lequel je feignais l’excitation devant une paire de seins et des gémissements tout aussi factices que ma simulation. Mais je n’avais alors aucune conscience de mon attirance envers le genre masculin. Le sentiment amoureux que j’éprouvais pour Laurent n’était pas accompagné d’un désir sexuel.
Le mois de juillet se terminait, j’allais partir en Espagne pour quatre semaines. Ma prestation médiocre au bac avait sonné le glas de cette année disruptive pour le sage élève que j’avais toujours été avant de rencontrer Laurent. Lui aussi avait échoué et devait partir au service militaire ou entrer dans la vie active, je ne sais plus. Chacun de nous, je crois, pressentait que l’histoire s’arrêterait probablement avant l’automne. Il était tendu à l’approche de la date de mon départ qu’il semblait me reprocher par une attitude devenue, depuis peu, hostile. Ma seule présence le rendait irascible.
Cette dernière nuit, la bande s’était réunie sur une plage de la Mitre, un quartier de Toulon : feu improvisé, bières et joints que je ne goutais pas. Saoul et tendu, Laurent m’ignorait magistralement. Il m’a soudainement demandé de le suivre. J’ai croisé le regard affolé de Marc et celui, en colère, d’Estelle. Un peu plus loin, dans l’obscurité, Laurent m’a brusquement agrippé et fait tomber lourdement sur le sable. Il a baissé mon pantalon et ramassant un morceau de bois, l’a fait glisser entre mes cuisses en répétant sur un ton à la fois empli de mépris et de désespoir : « Petit pédé, c’est ça ? C’est ça ce que tu veux vraiment ? ». Je me suis débattu, mutique, me libérant de son emprise. Cela a duré vingt secondes, trente tout au plus.
Nous avons rejoint le groupe sous le regard livide de Marc. Estelle détournait volontairement le sien. Les autres semblaient n’avoir rien saisi de la scène. Laurent ne m’a plus capté de la soirée, affichant une humeur des plus joyeuses auprès de ses amis quand il se montrait habituellement taiseux. Le tableau ainsi affiché après une telle brutalité me laissa abasourdi le reste de la nuit. Au petit matin, je rentrais chez moi en état de choc, ne comprenant pas ce qui s’était déroulé, doutant même que cela avait existé. Dans le même temps, j’étais convaincu de la dangerosité de Laurent et du point de non-retour franchi.
Il n’existait pas de mobile à cette époque et nous n’avions pas pour habitude de nous téléphoner depuis nos domiciles parentaux. Les rendez-vous étaient pris d’une rencontre sur l’autre ou depuis les cours. Je connaissais son adresse mais sans projet aucun de m’y rendre. Aussi, à mon retour, les occasions de nous revoir seraient quasi nulles. Mais au-delà de ces contraintes d’alors, c’est avant tout une forme d’oubli de sa personne qui m’a tenu à distance. En niant son existence, j’annulais l’agression dont j’avais été victime mais j’effaçais par la même occasion mon sentiment amoureux.
Je n’ai repensé à Laurent qu’une vingtaine d’années plus tard, me remémorant alors l’épisode traumatique mais aussi, avec une immense tendresse, cette période particulière qui avait marqué une rupture dans mon parcours jusqu’alors si tranquille et prévisible. Sans excuser sa violence lors de cette dernière nuit de juillet 1987, la patine du temps sur les choses de la vie m’en a offert une lecture simple et apaisée. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, ni même s’il est toujours de ce monde, mais je veux croire que Laurent a été heureux avec ou sans Estelle, qu’il est toujours ami avec Marc, qu’il est resté ce dur au grand cœur dont il n’aurait plus peur et, plus que tout, qu’il a enfin vécu, débarrassé de tout mépris et désespoir, ce qu’il voulait vraiment.

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