petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

la chambre bleue

 

 

Le vieux a basculé la chaise, dossier contre la persienne, la faisant buter sur le fer forgé du balcon, pour favoriser un courant d'air. Le bleu de l'encadrement de la fenêtre en bois s'est délavé et la chaux s'effrite, laissant apparaître le ciment. En face de son matelas, posé à même le sol, il y a le lit en métal dont la tête argentée représente un soleil et, de chaque côté, cloués au mur, deux miroirs se faisant face et qui ne reflètent que la couche vide. Depuis la mort de l'autre, le vieux n'a plus traversé cette partie de la chambre. Quand il rentre dans la pièce, il se contente de s'allonger sur le petit matelas, la tête tournée vers la fenêtre. De la rue remontent les voix des gens qui passent devant le cul-de-sac sans jamais s'y aventurer : celles, familières, d'autres anciens partis au marché du mercredi ou celles de parfaits inconnus, des touristes le plus souvent, s'émerveillant du charme des vieilles pierres laissées à l'abandon. Parfois, il entend aussi les rires stridents et la course des enfants qui jouent au loup ou à la marelle. Puis il se réveille et sourit aux souvenirs qui ont rempli, le temps d'un songe, la ruelle déserte. Cet été, la chaleur est exceptionnelle mais les branches des amandiers et des oliviers plient sous le poids de leurs fruits. Un peu plus au nord du village, les nuages grossissent au dessus de la sierra, crachant quelques éclairs tout près du lit, presque tari, de la rivière. La flore s'est figée, tournée vers le ciel, suspendue à l'arrivée de la pluie. La cloche de l'église sonne les quarts d'heure, puis les heures. Il est quinze heures quarante-cinq. Étendu sur son lit, à l'ombre de la persienne, le vieux attend.