petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

le contrôleur

 

 

Durant la nuit, le mistral a chassé tous les nuages, laissant au matin un ciel vierge mais aussi une fraîcheur certaine. Je suis allé manifester en ce jeudi de grève nationale. Juste quelques minutes, quelques poignées de main, quelques mètres partagés avec le cortège, puis je regagnais la gare.

Dans le wagon je me prépare à ces heures de silence rythmées par les grincements de la rame. Mon attention se porte sur le capitonnage du plafond dont je note les imperfections. Je compte neuf rangées de quatre fauteuils sur deux étages. Mais le wagon est pratiquement vide. En face moi, trois personnes. Je m'attarde sur celle qui ne me regarde pas. C'est un homme dans la vingtaine, je ne vois que son visage à l'expression peu avenante. Pourtant ses sourcils sont très beaux, bien dessinés et d'une épaisseur parfaite. Le regard est soucieux, le nez droit et ses lèvres bien proportionnées. Une à une toutes les pièces du puzzle sont très belles, le profil aussi. Mais de face, je ne lui trouve aucune grâce. Je suis intrigué.

Sur sa joue, je note un léger hématome, un coup probablement reçu lors d'une de ses séances sadomasochistes. Toute cette impassibilité cache forcément des pulsions sexuelles violentes. Il se met à manger, très lentement, trop lentement : il sait maintenant que je l'observe. La nourriture est portée du bout des doigts jusqu'au au bout des lèvres. Il y mord à peine, par petites bouchées et mastique longuement. Rien de charnel ou de sensuel dans ce rapport à la nourriture, nous nous ressemblons. Il descend à Marseille.

Près d'Avignon, le vent souffle si fort sur l'herbe qu'elle ondule, eau d'un lac verdoyant. L'illusion est parfaite. Nous traversons la Durance. Je me souviens alors de ce livre "l'enfant et la rivière" de Bosco ou l'histoire d'un petit garçon trop sage qui fugue, attiré par la rivière toute proche. Son voyage initiatique. Un livre si paisible, sans urgence.

Mais le train accélère, tout va très vite. Nous fonçons contre le vent, contre le soleil et contre tant de certitudes. Le contrôleur poinçonne mon billet :

- "Merci jeune homme."

Jeune homme ? Je souris face à l'énormité de sa flatterie.

Contre le temps ?