petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

les indésirables

 

 

Nous nous asseyons au fond du bar. Il me laisse la place face au mur, ainsi aucun autre ne saurait attirer mon attention et lui pourra s'afficher. Il le peut : il est beau, objectivement. Quelques minutes auparavant, sur le parking où nous avions fixé ce premier et unique rendez-vous, il m'avait accueilli avec un parfait sourire, bienveillant, de ceux que réservent les familiers qui se vouent une tendre affection. Aucune moue ou froncement de sourcil à la vue de mon pantalon de jogging qui me sert accessoirement de pyjama, à moins que ce ne soit l'inverse. Juste ce sourire chaleureux. Il y a quelques années, une telle maîtrise m'aurait subjugué. Ce n'est pas ce qui me charme aujourd'hui : j'aime observer les craquelures d'un vernis qui vieillit. Mais l'homme en face de moi est visiblement sous polish longue durée.

A l'instant précis du premier échange de regard, nous savons tous deux que cette rencontre n'ira pas au delà de l'heure qui va suivre. Mais nous avons une pièce à jouer et des rôles à tenir. Il ne s'agit pour lui que d'une simple séance d'entraînement, une occasion pour tester sa capacité à séduire sur un terrain peu dangereux. Première faille. De mon côté, il m'apparaît vital de lui faire sentir quelque intérêt à mon égard. Je ne saurais le quitter avant d'avoir redéfini une carte plus équitable.
Après dix minutes d'échange autour de sujets insipides, mes premières salves sur mon détachement en rapport au sexe sont aussitôt suivies de manoeuvres corporelles dans le camp de l'adversaire : corps en avant, contacts des jambes, regard transperçant. J'y reste insensible, je ne suis pas dupe : il ne me désire pas, il veut que je le désire et éveiller la flamme chez "l'insuffisant-libido-prostatique" que je suis relève d'un défi de taille. Je me contente de comptabiliser les touches. Il est beau. Objectivement.

Je mets mes lunettes, affichant la grimace du mineur qui recouvre la vue et la lumière après une dure journée de labeur dans de sombres galeries, le fixe en plissant les yeux et après quinze exquises secondes de silence, lui conseille avec discrétion, mensonge éhonté, de se moucher. Il frise la syncope, rougit comme un enfant et retrouve ainsi figure humaine. Il prend le kleenex que je lui tends, frôlant au passage mes doigts. C'est tout ce que je souhaitais : toucher sa main. Intérieurement, je jubile et paradoxalement, je suis triste aussi : j'aurais aimé qu'il résiste, que ce soit lui qui me déstabilise et pourquoi pas, m'écrase même.
Nous poursuivons l'échange et, sur ma lancée, use de l'arme absolue en pareille circonstance : l'honnêteté, sans tabou, ni défenses psychologiques, aucun emballage pour accompagner les mots. Effrayé dans un premier temps, il s'en saisit enfin et se livre. Il parle longuement, à la limite de la logorrhée, à l'image d'une eau qui file après avoir été trop longtemps retenue par un barrage. Nous partageons enfin un espace commun. Puis vient le silence et pour lui le regret d'en avoir peut-être trop dit.

Sur le parking, nous nous séparons par un "à bientôt" qui se situe entre le tout de suite et le jamais. Il y a quelques années, une telle traîtrise m'aurait peiné. Ce n'est pas ce qui me blesse aujourd'hui : j'ai appris les craquelures de mon vernis qui vieillit. Et l'homme que je suis n'a plus besoin d'un polish longue durée pour se protéger. Le "à bientôt" semble sincère au demeurant. Sincère à l'instant où il est prononcé. Sincère quelques mètre encore, jusqu'au salut de la main derrière la vitre de deux voitures qui s'éloignent dans des directions opposées. Ainsi, nous avons respecté notre contrat, assurant la représentation jusqu'à ce final attendu.

Nous nous oublierons très vite. Lui, jusqu'à sa prochaine séance d'entraînement. Et moi jusqu'à l'écriture prétentieuse de ces quelques lignes. D'ailleurs, je me rends compte ne plus savoir son prénom, ni son visage. Je crois savoir qu'il était beau. Objectivement. En fait, je ne me souviens que du titre de la pièce : "les indésirables".