petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

un saut de l'ange

 

 

HYDROCUTION, subst. fém. "Syncope cardio-respiratoire provoquée par un mécanisme réflexe lors du contact avec l'eau, pouvant aboutir à la mort par submersion" (Méd. Biol. t. 2 1971).

Si pour certains enfants le Minotaure, Dracula ou les montages hasardeux de "Pif gadget" furent les premières sources de cauchemars, bien avant l’apparition de Mariah Carey en jogging/talons-aiguilles au château de la Star Ac, l’hydrocution s’incrusta en moi, à l’instar d’une tache de myrtille sur un tissu, de façon quasi indélébile.

Toujours à la pointe du progrès dès lors qu’il s’agissait de nous transmettre ses angoisses, ma mère n’avait de cesse de nous répéter le mot fatidique sur un ton menaçant laissant clairement entendre que si l’hydrocution ne nous avait pas achevés, elle-même s’en chargerait. Je vous parle d’un temps où son mètre cinquante renforcé par sa prédisposition naturelle à instrumentaliser la main-martinet à lanières en cuir de mon père provoquait une soumission radicale sans négociation aucune.

Ainsi, au retour des beaux jours et des plongeons, ce qui était chez les autres enfants un plaisir pulsionnel, une décharge d’adrénaline, devenait chez moi un long protocole à respecter scrupuleusement : attendre trois heures après le repas, faire mon rot, entrer dans l’eau jusqu’aux chevilles, patienter, puis jusqu’aux genoux, mouiller ma nuque, mouiller mon estomac, puis jusqu’à la taille et enfin une fois que la sensation de froid avait émasculé mon plaisir, m’immerger.

Etait-ce là pour moi une manière d’échapper à l’œil aquilin de ma mère promue alors surveillante de la plage mais je n’ai jamais très bien flotté, préférant me laisser couler au fond avec cette sensation que je pourrais m’y endormir ou du moins converser avec les sardines et autres espèces de la faune locale. Mais je n’avais aucun doigt palmé et l’homme de l’Atlantide que je n’étais pas remontait régulièrement à la surface pour y retrouver la vision apocalyptique de sa mère gesticulant tout en hurlant un embargo sur les Pépitos du goûter.

Avec le recul, je comprends l’angoisse de ma mère qui, elle-même, n’apprit à nager qu’une vingtaine d’années plus tard et je lui suis gré de m’avoir évité, par ses conseils avisés, cette fameuse hydrocution. Mais la vie nous voit aussi prendre des risques, exploser en pulsions, assouvir des désirs sans culpabilité. Et à l’heure où des choix se dessinent ou devraient s’imposer, je ne peux m’empêcher de me questionner sur mes inhibitions, ma prudence protocolaire, comme si j'étais à nouveau cet enfant chétif qui allait prendre son bain avec l’idée morbide qu’il lui serait peut-être fatal.

Je ne me suis réellement jeté à l‘eau qu’une fois, à l'âge adulte. Mais probablement était-il déjà trop tard. L’excitation de la transgression de l’interdit maternel n’aura duré que le temps du plongeon, l’eau glacée qui m’a accueilli me rappelant à ma carcasse frileuse et un peu trop usée.

Pour autant, il y eut cette fraction de seconde. Je n’en suis pas mort, mon cœur bat toujours.