petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

l'apis et l'ursidé

 

 


Quand je partais visiter M dans les Alpes, tout un protocole se mettait en place les jours précédents. Il s’agissait de rendre le voyage le plus sécure possible : niveaux, pression des pneus, vérification des feux. M, lui, s’en foutait ; tant que ça roule. Il grommelait que c’est la machine qui doit être au service de l’homme et non l’inverse. Il requalifiait ma prudence d'obsessionnalité ! Diagnostic validé par le fait qu’à chaque fois que je le retrouvais, en quelques coups d’œil obliques, alors qu'il me racontait sa fin toute proche, je scannais les tâches à accomplir dans son appartement. Car malgré ses efforts pour rendre la maison mieux rangée lors de mes venues, il restait de quoi m'occuper.

M m’accueillait toujours avec un petit sourire contenu, deux bises sèches puis, très vite, me reprochait mes cadeaux. Cela le gênait, croyant que je me sentais obligé ou que je mettais une valeur marchande sur mon séjour. Hormis une boite de chocolats, un CD de La Callas, une bonne bouteille de vin ou une paire de collants résille, il n’appréciait pas les présents. Il se sentait redevable. Pire : acheté. En effet, M était de ces gens qui vous apprennent des choses aussi simples que la gratuité. De ce gens avec lesquels il n'est plus utile de jouer aucun rôle. Une nudité juste drapée de pudeur.

M, derrière son air bougon, son cerveau qui était en constante défragmentation et ses remarques aussi tranchantes qu’une lame de rasoir, savait comment me rendre la quiétude pendant mes séjours : sans rien en dire, il me laissait me purger de mes angoisses dans le rangement et le ménage durant la journée après quoi, à son retour du travail et le week-end, il me réanimait par de longues balades en montagne avec ses deux marmots à quatre pattes, à ramasser des baies sauvages tout en accélérant le pas dans les côtes, histoire de m’ouvrir l’appétit après l'humiliation éclatante de ma carcasse se trainant derrière lui.

La semaine passait paisiblement à l'instar du Guil qui coulait tout proche. Nous riions beaucoup, chantant Mina et Raffaella Carrà pour lesquelles nous partagions une immense tendresse. Puis je regagnais la Méditerranée. Je ne ressentais pas de tristesse à l'heure de se séparer. Je ne le quittais pas, je partais ailleurs, déjà heureux de nos futures retrouvailles. M ne m'a jamais fait douter. Nous avions en commun le même crépi, celui qui protège d’avantage qu’il n’embellit. C’est pour cela que nous sommes devenus amis, je crois. Parfois, il m'apparaisait comme une photo dont j’aurais été le négatif. Et sous ses airs d’ours mal léché, M avait tout du miel. J’étais son abeille.