petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

La flor de mi secreto [les chardons]

 

 

Que les épines me transpercent jusque dans le cœur,
qu’étouffent les parfums recouverts de poussière
et que je me courbe à embrasser la terre
de n’avoir rien à offrir que l’hiver.
Si j’étais une fleur.

 

 

Après la vérité des corps nus, il ira prendre une douche. Il ne ressortira de la salle de bains que vêtu et il viendra m'embrasser sur la joue en guise d'au revoir. Sans faire de bruit, il refermera la porte d’entrée derrière lui et je me retrouverai seul, étendu sur le lit, avec pour seule trace de son passage, son foutre encore tiède sur le ventre. Peut-être aurai-je envie de pleurer. Ridicule, je m'essuierai avec un mouchoir en papier que je jetterai dans les toilettes puis, je me posterai devant la fenêtre de la chambre pour fumer une cigarette et observer les gens dans la rue. Le bruit de la machine à café, crachant sa vapeur, me sortira de ma rêverie. Lentement, je ferai le lit, effaçant de la main les plis à sa place, redonnant à l'oreiller son volume déformé par l'empreinte de son crâne. Je m'allongerai un instant de son côté en me tournant vers le mien, essayant d'imaginer sa vision. Je sourirai probablement. Devant la glace de la salle de bains, je me regarderai dans les yeux à la recherche d'une expression familière, d'un sentiment perdu, mais il n'y aura que le vide. J'urinerai dans l'évier puis, je me laverai à mon tour, chassant du pied vers l'évacuation ses poils. Je me masturberai jusqu'à en rendre mon sexe douloureux et j'abandonnerai sans avoir pu jouir. Le froid rideau de douche collé contre ma cuisse me rappellera au désagréable de la situation. Je me sècherai et je m'habillerai en rêvant à la surprise avant de céder brusquement au prévisible. Car si son désir de me revoir me rassurera dans un premier temps, sa gentillesse et son attention seront très vite anxiogènes. Aussi, je lui inventerai quelques velléités amoureuses à mon égard pour justifier ce qui suivra. Je l’informerai par texto de mon indisponibilité pour les semaines à venir tout en l’assurant de mon souhait de mieux le connaître. En écho à ces mots creux et complice de mon mensonge, il répondra poliment par un « à plus tard, prends soin de toi ». Alors, je mettrai son numéro sur liste noire. Enfin, je consulterai ma messagerie sur l’application de rencontres. Je supprimerai ses messages et je bloquerai son profil. Je validerai un rendez-vous avec un homme qui lui ressemble. Qui passera ce soir, comme d'autres tous les soirs et contre lequel je m'endormirai. Sans jamais rien en retenir.

 

 

Qu’il m’apprenne la douce chaleur,
les lunes pleines, les heures candides,
avant le mensonge et la rancœur,
goûter au miel et le recracher acide.

 

 

Je ne saurais lui tenir grief pour son message m’annonçant son indisponibilité très prochaine tout en prétendant souhaiter me revoir. J’ai moi-même, par le passé, usé de ces stratégies d’évitement : signifier un manque de temps en place d’un défaut d’envie, ôter tout espace de possible en proposant un rendez-vous chronométré, jouer de la distance jusqu’à lasser... Son SMS m’est parvenu dans les délais habituels en pareille occasion, à savoir environ trente minutes après avoir quitté son appartement. J’étais en train de sourire au souvenir des interdits qu’il m’avait posés la veille, avant notre passage à l’acte : aucune perspective sentimentale, contrainte ou obligation. Cela ressemblait d’avantage à un contrat de mariage avec séparation de biens qu’à la basique baise qui allait se dérouler. Sa liberté affichée n’était que peur, j’ai donc fait preuve de bienveillance. Toute cette énergie dépensée pour deux cuillères à café de sperme méritait d’être honorée. Ce fut particulièrement délicieux. Conscient de sa fragilité narcissique, j’ai répondu à son message poliment. Puis, j’ai effacé ses coordonnées de mon téléphone sans le bloquer : lui se chargera d’interdire mes prochains appels dont il s’est convaincu. Mon numéro rejoindra le cimetière de ses amants et mon nom complètera la longue liste à réciter lors de soirées entre amis autoproclamés victimes de ces choses du coeur qu'ils ne savent qu'abîmer. Son numéro à lui sera oublié, comme son odeur enivrante, sa belle voix, la forme et le goût de son sexe généreux. Des ingrédients de qualité qui ne nourrissent qu’un joli mensonge. Mais un mensonge partagé car, avais-je honnêtement autre chose à lui offrir que ma verge tendue ? J’avoue toutefois ma déception ; derrière son langage étudié et ses manières affables, il s’est montré, comme tous les hommes, prévisible : désireux de qui lui résiste, attaché à qui veut le quitter et désintéressé de celui qui lui cède. Il est de ceux dont l’intimité s’exprime exclusivement, tout en s’en défendant, lors de l’acte sexuel et dont le désir expire avec les giclées séminales. La veille, quand l’enjeu –séduire l’autre- existe toujours, ils savent se montrer moins avares. Etendu sur le lit, le ventre humide de mes restes, lui n’était plus que le cadavre, encore tiède, de notre rencontre mort-née du partage de nos corps. Un bref instant, j’ai saisi sa douce lumière et sa mélancolie ; je l'ai embrassé sur la joue, comme à l'enfant qu'il était alors. J’aurais souhaité lui offrir une trêve avant sa transformation définitive en un homme stérile, asséché par des allers retours entre ses fantasmes et la simple vérité : l’amour meurt dans ses bras.

 

 

Et, dans l'étreinte au final entendu,
à l'ombre de ta bouche assassine,
comme un sourire en cicatrice se dessine,
je contemple ma mise à mort.
Matador.