Petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

n°55 le silence

Il avait pris le parti de ne plus se faire surprendre. Du moins était-ce là le discours bien rodé qu'il réservait à qui voulait l'entendre. Il parlait des choses de l'amour comme d'une mécanique, une de ces machines qu'il se plaisait à démonter pour en comprendre le fonctionnement puis qu'il rangeait au placard une fois qu'il en avait saisi les rouages. Il vivait avec un tournevis dans la main, toujours à l'affut de quelques entrailles rouillées à autopsier. Il portait sur lui même le regard de ceux qui vivent à distance d'émotions douloureuses, d'une enfance abandonnée sur le terrain vague d'une innocence perdue trop tôt. Et son existence s'était rythmée de rituels garants de sa survie dans un environnement sur lequel il se posait comme une feuille de papier calque sur un dessin dont elle délave les couleurs. Il comptait en toutes circonstances : les minutes, les pas, les feuilles sur le platane en face de la fenêtre de sa chambre. Il comptait pour ne pas se souvenir. Mais, quand la cloche de l'école sonnait et que les enfants galopaient, libres et conquérants, en descendant la rue, il tirait les rideaux et se bouchait les oreilles, le visage déformé par sa bouche grande ouverte de laquelle n'émanait aucun son. Dans cette guerre muette qu'il livrait contre la folie, chaque bataille se terminait par l'épuisement, à même le sol. Le corps défait, il tirait de la poche de son pantalon la photo d'une autre vie qu'il avait imaginée heureuse et à l'heure de se souhaiter la nuit belle, il contemplait, en silence, le gouffre insondable de sa solitude.