Petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

n°66 depuis l'épine jusqu'à la fleur

Ce n'est qu’après avoir frappé sans réponse durant une bonne dizaine de minutes à la porte de son appartement que je suis entré. Il n’y avait personne pour m’accueillir et c’est par un râle qu’il m’a fait le rejoindre dans sa chambre. Échoué sur son lit, nu, squelette de trente kilos, on aurait pu croire qu’il s’agissait du Christ... Plus tard, j’ai su qu’il était de la pire espèce des psychopathes. C’est ainsi que je débutais ma carrière d’aide ménager aux personnes en fin de vie du V. I. H., l’été de mes vingt-trois ans.

Je travaillais essentiellement la nuit, accompagnant les insomnies et les diarrhées de ces malades dont on me disait qu’il ne s’agirait que l’histoire de quelques semaines, un mois tout au plus. A la vérité, je ne faisais pas grand-chose : je discutais un peu avec l'intéressé, avec la famille aussi lorsqu’il y en avait une puis je disposais mon lit de camp près du patient -le plus souvent un homosexuel dans la trentaine- et nous nous écoutions. Ils étaient bien en vie ces mourants, nous riions beaucoup même, quand il n’y avait pas d’atteinte cérébrale et que l’échange verbal était encore possible.  

Puis, inexorablement, l’état empirait et venait le soir où l’infirmière me prenait à part dans la cuisine en me faisant LA grimace. Je retournais dans la chambre, je regardais couler la perfusion et je comptais les secondes entre chaque apnée respiratoire. Parfois, la famille était présente, parfois non et nous nous retrouvions seuls. La suite n'était qu'un protocole silencieux, le respect d'une promesse faite à celui qui n'était plus qu'un cadavre encore tiède.  

Je n’ai jamais pleuré pour le décès d’un de ces patients auprès desquels j’étais présent : c’eut été indécent de me permettre un tel débordement lorsque je les connaissais si peu. Au fil de nos conversations nocturnes, tous ou presque, se disaient en parfaite quiétude face à leur mort toute proche et je veux croire qu’il en était réellement ainsi. Il ne me reste que peu de souvenirs de ces moments : aucun prénom, aucune voix, quelques images. Mais aujourd'hui encore, je reconnais, entre mille, l’odeur d’un corps en fin de vie qui pourrit.  

A cette époque, j’étais immature mais sans l’insouciance toute naturelle d’un jeune adulte qui découvre la vie et la mort. D’un sérieux parfois rédhibitoire même. Avec le recul, je me rends compte que j’étais bien moins vivant que ces malades qui n’avaient de cesse de m’insuffler la beauté des choses et l’envie. D’ailleurs, ce fut l’un deux qui m’inscrivit au concours d'entrée d'une école de formation en soins infirmiers bousculant ainsi mes "non projets".  

En vieillissant, leurs petites graines plantées donnent toujours quelques fleurs dont ce fameux carpe diem, non pas celui galvaudé par les dépendants aux plaisirs comme si le bon et le beau ne s’appréciaient que dans l’excès, mais celui qui permet de jouir de l’instant anodin dans ses plus infimes détails, de la relation à l’autre, des silences et du luxe suprême de pouvoir prendre le temps.  

Parce que le temps finit toujours par nous prendre.