petites morts sans importance
&
poésie de supermarché

 

 

la nuit de l'oiseau

"Bonjour, je me prénomme Philippe. Je ne prendrai pas de bière, pas plus qu'un autre alcool. N'y voyez pas là l'expression d'un quelconque interdit moral, l'alcool est juste un poison pour mon organisme, du moins c'est ainsi que mon cerveau le perçoit. Et surtout, je voudrais rester le plus lucide possible sur la suite des évènements et ne devoir qu'à mon entière conscience tout ce qui va nous arriver. Je ne saurais me réveiller à vos côtés et prétexter ce que nous allons faire dans quelques instants par le simple concours de molécules d'éthanol dans nos veines. Mais je vous en prie, terminez votre verre. Cela ne me dérange pas, dans la mesure où vous n'en serez pas malade et que cela n'aura pas pour effet de vous rendre agressif ou de vous faire pleurer. Je ne suis pas ici pour représenter la loi ou vous servir de thérapeute. Je vous prierais juste de vous laver les dents ou tout au moins de bien vous rincer la bouche avant de m'embrasser. Ne vous offusquez pas, ce n'est nullement une question d'hygiène : j'aime le goût naturel des choses, tout simplement. Ne vous méprenez pas sur la froideur de mes propos et cette apparente maîtrise de la situation, elles sont parfaitement illusoires et je les subis, tout autant que vous. Avec le temps et quelques unes de ses vicissitudes, j'ai perdu toute spontanéité et probablement aussi la capacité de m'émerveiller... Non, je me suis mal exprimé : je peux encore m'émerveiller mais je ne fantasme plus. En matière de relations humaines, je suis devenu très rationnel. Par exemple, concernant votre désir à mon égard, je me contenterai de signes objectifs : dilatation de vos pupilles, frissons sur votre avant-bras lorsque nous nous sommes touchés par inadvertance, vos cuisses se sont écartées depuis le début de notre conversation et la cambrure de vos reins s'est accentuée. Pour ma part, lorsque vous vous êtes levé pour aller aux toilettes, j'ai apprécié votre démarche et l'allure générale de votre silhouette sans pour autant la transposer dans le lit que nous allons rejoindre dans quelques minutes. Pas plus que je n'ai imaginé la taille, la forme ou le goût de votre sexe actuellement tendu sous votre pantalon. Ne soyez pas offusqué, j'ai moi-même une érection et c'est un phénomène ma foi très agréable au delà de tout ce qu'il y a de primaire à bander : les chiens le font tout aussi parfaitement. C'est assez ironique de constater que quelques millions d'années d'évolution ne font toujours pas le poids face à un remplissage de corps caverneux, ne trouvez-vous pas ?

Me concernant, comme vous le voyez, je suis dans les normes. Ce qui n'a rien de péjoratif. Ma taille et mon poids sont très légèrement en dessous de la moyenne et en harmonie avec mon sexe qui serait de proportion correcte d'après ce que l'on m'en a dit, même si à ce jour je ne lui ai pas trouvé plus petite taille chez aucun de mes partenaires. Personnellement, j'aurais préféré avoir des testicules plus conséquents mais la nature en a décidé autrement. Hormis l'inconfort que peut représenter ma relative minceur -je vous déconseillerais de poser votre tête sur mon épaule ou ma poitrine lorsque nous serons intimes- je suis relativement robuste. A ce jour je n'ai eu aucune fracture, si ce n'est un os de la main fendu mais cela est passé inaperçu. D'après mon médecin, je souffrirai bientôt d'une légère arthrite car le cartilage s'est usé au niveau de l'articulation du métacarpe abîmé. Je présente aussi, une luxation du coccyx qui confère à mon postérieur un aspect peu conventionnel en cette période du culte de la raie. Mais l'inconvénient étant, à ce jour, plus esthétique que fonctionnel -aucune gène pour la sodomie ou l'anulingus- je ne prévois pas d'y remédier, les suites chirurgicales demeurant trop aléatoires. J'oubliais de vous faire état d'une atrophie des ongles des petits orteils dont j'avoue ne pas être très fier mais qui ne freine en rien le port de tongs en été. Puisque nous en sommes à parler vêtements, sachez que je me fournis essentiellement chez des enseignes sans prétention. Je privilégie le confort à l’esthétique. Mais je suis capable, comme aujourd'hui, d’effort. Pour le reste, je ne mange pas bio, ni exclusivement végétarien même si, sur ce dernier point, j'y viendrai prochainement. Je pratique quelques sports d'endurance : course à pied, natation et j'apprécie la marche en montagne. Je suis en bons termes avec ma famille et j'ai la chance d'avoir des amis fidèles. J'ai fêté mes quarante-huit ans en septembre et je peux dire, sans prétention aucune, que vieillir contribue largement à mon épanouissement. L'année 2017 n'a pas été marquée d'un bilan de ma vie, étant, en bon obsessionnel, habitué à faire mes comptes au quotidien. J'ai connu l'amour et l'état amoureux qui furent fort agréables à expérimenter mais avec le recul, peu utiles à mon bonheur. Je ne pratique pas souvent le sexe mais la volonté consistant à faire ce que l'on n'aime pas, je suis capable d'efforts. Et d'abnégation.

Nous y allons ?"

Nous avons marché jusqu'à son domicile, tout proche. Sur le trajet, j'ai noté le léger tremblement de ses doigts et l'espace d'une fraction de seconde, j'ai eu envie de pleurer. Hier seulement, c'est moi qui étais en face. Puis je me suis ressaisis, balayant ce sanglot mort-né d'un revers furtif de la main. Lui n'attendait pas de moi autre chose que ce que je venais de lui présenter. Si je voulais le servir correctement, je devais m'en tenir au protocole. Nous avons baisé avec la liberté totale qu'ont les parfaits inconnus. Ce fut plaisant mais je n'ai pas joui, simulant l'orgasme alors qu'il perdait son foutre tandis que je le pénétrais. J'ai feint, une fois de plus, me retirant en enlevant mon préservatif que j'ai discrètement caché sous mes vêtements froissés, près du lit. Il a souri, cherchant dans mon regard la satisfaction, s'est félicité de mon érection toujours présente, puis s'en est inquiété, pensant à tort que mon excitation me poussait à un deuxième passage à l'acte. "Ce n'est rien, cela va passer" lui ai-je dit en me calant contre son dos coulant de sueur. J'ai attendu qu'il s'endorme. Alors, je suis allé m'enfermer dans la salle de bains. J'ai fait couler l'eau pour masquer le bruit de mes vomissements dans la baignoire. Par chance, la cuvette des toilettes s'y trouvait et j'ai pu me vider, expulser toute cette merde en moi. Je me suis douché. J'ai aussi utilisé sa brosse à dents, souriant aux risques de gingivite et autres bactéries quand quelques heures plus tôt, je lui avais léché l'anus. Puis, je suis allé le rejoindre avant qu'il ne se réveille.


Loin du chat, sur la branche,
pour quelques minutes encore,
deux moineaux du dimanche
veillent la ville qui dort.